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ARS CRETARIAE

Les gobelets de l'antiquité tardive

 

Coupes, bols et gobelets: Boire aux temps de l’Antiquité Tardive.

 

Traiter de cette question n’est pas facile, et je le ferai en plusieurs étapes, aussi dans le but d’éviter des articles « fleuves » qui pourraient devenir rébarbatifs.

 

Tout d’abord il me semble utile d’établir la distinction entre coupe et gobelet et leurs usages respectifs. Sans vouloir refaire tout l’historique de ces deux types de récipients pas toujours faciles à distinguer et qui durant des siècles se sont côtoyés dans les services de table, je pense nécessaire de remonter à leurs dénominations latines.

Le gobelet se nommait « Pocillum », et parfois « Pocullum ». On le considère comme un vase à boire de forme généralement haute et étroite à l’ouverture plus ou moins refermée. La coupe, c’est « Pocullum » et parfois « Paropsis ». Donc parfois le même ou presque même vocable que le gobelet, Mais parfois aussi un vocable qui pourrait induire la possibilité d’une utilisation autre que la consommation de boissons. Le bol  se dit parfois « calix » vocable qui pour nous est le calice, autre vase à boire, que l’on connaît parfois sous forme de « coupe à pied. Et le bol se nomme aussi « panna ». Et encore pour certaines formes particulière « acetabullum » littéralement «  coupelle à sauces acides ou au vinaigre ».

 

Ceci ne nous avance guère, et nous devons nous rappeler cela nous rappelle qu’il est bien difficile d’appréhender dans leurs détails les habitudes alimentaires des Romains et Gallo-Romains, une fois lues les recettes d’Apicius et quelques belles descriptions de repas, parfois orgiaques tels que par exemple l’envoûtante et sombre description du banquet de Trimalcion écrite par Pétrone dans son Satyricon et magnifiquement mise en images par Fellini.

 

Il existe une multitude de formes de bols et coupes gallo-romaines, dont nous ne connaissons pas l’exacte destination. On ne consommait pas que des boissons alcoolisées, de loin s’en faut. Les laitages étaient à l’honneur sous diverses formes, et il n’est pas impossibles que les infusions fussent courantes, le grand nombre de bouilloires (cruches à bec tréflé) découvertes en fouilles le laisse suggérer.

 

J’émets toutefois l’hypothèse que l’usage de la coupe, tel que nous l’imaginons aujourd’hui, est intimement lié au rite du banquet ou repas classique romain, qui se prend allongé sur les banquettes du triclinium. Quelle que soit la position prise au cours d’un tel événement, il sera plus facile et plus élégant de se servir d’une coupe, qu’elle soit munie ou non d’un pied, plutôt que d’un gobelet haut et étroit qui nécessiterai de lever le coude et renverser la tête pour le vider. Ceci peut être corroboré par les assortiments de vaisselle précieuse du haut-empire que nous connaissons qui comprennent de nombreuses coupes souvent très élaborées, en verre ou en métaux précieux, qui se transmettront pendant des générations, mais quelquefois aussi en céramique, alors que le gobelet reste généralement plus humble dans son exécution et gobelet semble avoir été réservé à des usages plus populaires ou militaires, puisqu’il figurait notamment dans l’équipement personnel des légionnaires. ( Ci-dessous une coupe en argent du Haut-Empire, et un équivalent en terre cuite de la même époque)

L’histoire de la coupe semble suivre les destinées de l’Empire et le sentiment de « Romanitas » au cours des siècles. Pendant longtemps la citoyenneté romaine fut un honneur, et les membres de cette classe se rencontraient souvent au sein de leurs sodalités ou scholae, preuve en est le nombre d’inscriptions issues de ces groupements. L’Edit de Caracalla, accordant la citoyenneté à tous les habitants libres de l’Empire sonnera le glas de ces institutions et le début du déclin de l’idée de Romanité comme celui de l’appartenance à la Cité. De nombreux rites ont commencé à se perdre, simplement parce que les légataires de la tradition romaine se sont trouvé dilués dans une société qui se militarisait aussi bien qu’elle se « barbarisait ». On assiste alors à une résurgence des vieilles habitudes gauloises et à un apport germanique certain. C’est le IIIème siècle, c’est l’explosion de la production des gobelets qui deviennent omniprésents, signe certain de modifications profondes des habitudes alimentaires. Le gobelet, autrefois accessoire indispensable de la vie des camps et des auberges de route, des quartiers populaires habités par les « gentils » devient omniprésent, et parallèlement la production de la sigillée rouge décline, le répertoire des « coupes » s’appauvrit drastiquement.

 A partir du temps de Constantin, une fois les événements de la fin du IIIème siècle passés, la production des céramiques s’est trouvée sérieusement bouleversée. De grands groupes d’ateliers, comme ceux de Lezoux ou de Gaule de l’Est ont considérablement réduit leurs activités, voire carrément disparu, et d’autres officines ont pris une grande importance. Les classes moyennes, gros clients traditionnels de leur production sigillée de haut de gamme ont fait les frais des grandes fractures sociales et de la pression de l’impôt durant ce que l’on décrit comme les temps des monarchies et de l’anarchie militaire. Les derniers garants de la Romanitas sont pratiquement confinés dans la seule classe sénatoriale qui s’étendra d’ailleurs notablement, surtout après l’abolition de l’ordre équestre. Eux seuls, pratiquement, continueront à pratiquer le rite du repas couché, et eux seuls probablement continueront à boire le vin dans des coupes de verre ou de métaux précieux. Probablement ai-je précisé, parce que les découvertes de calices ou de coupes à boire caractérisées se font rares pour cette époque. En fait dès la fin du Vème siècle, ce sont surtout les verreries mérovingiennes plus que les coupes métalliques qui seront l’apanage des tables luxueuses. La coupe populaire, pour autant qu’elle ait encore eu un sens, est depuis longtemps devenue une sorte de gobelet légèrement évasé pour la très grande majorité de la population, qu’elle soit militaire ou civile.

 Voilà donc pour la petite histoire. Le gobelet est omniprésent aux IVème et Vème siècles, jusque vers 450 environ. La coupe, si elle existe encore au sens où nous l’entendons, est devenue très rare, et de l’usage réel des bols retrouvés sur les sites tardifs, nous ne savons pas grand-chose. Qu’y consommait-on ? laitages, infusions, bière, vin, potages ? Le mystère me semble bien loin d’être résolu. Il existe toutefois une production des ateliers de Trèves et de Cologne, dans le style des gobelets noirs à décors de barbotine blanche et portant des maximes à boire (REPLEME, MISCEMI, VIVAS, VALETE, BIBITE, etc…) une production de « coupes «  sortes de bols carénés portant de telles maximes, de toute évidence liées à la consommation du vin. Mais cette production est totalement minoritaire, pour ne pas dire anecdotique, et en plus difficilement datable.

 

Les styles de gobelets :

 De l’extraordinaire développement quantitatif et stylistique des gobelets au IIIème siècle, deux types resteront nettement dominants aux IVème et Vème siècles, chacun avec leurs évolutions propres qui finiront par se dissoudre sans les styles mérovingiens.

 Gobelet à dépressions de Gaule du Centre, probablement de Lezoux, fin IIème-IIIème s.

 

 

 

Le groupe le plus important est constitué de récipients à panse globulaire et à haut col, le type « Niederbieber 33 » pour les spécialistes. Ce gobelet est une évolution de plusieurs types plus anciens et apparaît sous sa forme définitive dans la seconde moitié du IIème siècle, pour ensuite n’évoluer qu’assez lentement vers une forme de plus en plus effilée et avec un col de plus en plus long.

 

 

 Ces premiers exemplaires comportent un col assez court et la forme générale est plutôt trapue, bon nombre d’entre eux comportant des dépressions circulaires ou allongées. Dés le IIIème siècle, les cols vont commencer à s’allonger et le profil général s’affinera. Cette est notamment la période d’efflorescence du style de Trèves, ces récipients à vernis gris ou noir métallescent portant un décor à la barbotine blanche et souvent une maxime à boire. Tel que cet exemplaire du IIIème siècle:

Gobelet de Trèves, IIIème siècle

Vers la fin du siècle, la hauteur du col dépassera généralement le tiers de la hauteur totale pour toutes les productions de gobelets à panse globulaire, qu’ils soient lisses ou à dépressions, avec ou sans décor à la barbotine. A ce propos, une controverse existe depuis longtemps quant à la persistance de la production de Trèves. Il fut un temps considéré que le sac de la ville par les Alamans vers 275-276 avait mis un terme à l’activité de ces ateliers. Cependant les nombreuses découvertes dans des sépultures ou de contenants de trésors monétaires bien datés tendent aujourd’hui à envisager très sérieusement la poursuite de cette production jusqu’au Nième saccage de la ville, par les Francs cette fois, vers 360.

 

Quoi qu’il en soit, si une incertitude demeure quant à la persistance de cette production trévire, ce type de gobelet aura la vie dure. Il connut un tel succès que de très nombreux ateliers se lancèrent dans cette production. Pour les plus connus, ce sont les ateliers savoyards, bien représentés dans les sépultures d’Yverdon, et omniprésents dans le quart sud-est de la France actuelle, et aussi le groupe de Jaulges-Villiers-Vineux (près d’Auxerre) qui inonda de ses productions tous les pays situés au Nord de la Loire, jusque dans le Sud de l’Angleterre.

D’innombrables ateliers locaux imitèrent également cette forme, parfois selon les techniques du revêtement argileux grésé, parfois en « terra nigra » polie. Dans toutes ces productions, les dépressions sont très fréquentes, parfois systématiques pour les types dans décor de barbotine.

Gobelet de Cologne. Son style est très proche des productions de Trèves. On les distingue généralement par leur pâte très claire, presque blanche. Fin IIIème-début IVème s.

Un gobelet à décor de barbotine issu des ateliers de Cologne découvert à Amiens ( IVème siècle)

gobelet à dépressions issu d'un atelier secondaire de Rhénanie. Fin IIIème ou début IVème s.

Un gobelet à dépressions d’un atelier secondaire de Rhénanie. Son exécution en technique sombre « terra nigra »cuite à relativement basse température dénote une origine issue d’un atelier secondaire.

Gobelet à haut col d'origine incertaine, peut-être du Nord de la France. IVème siècle. Gobelet à haut col probablement de Jualges-Villiers-Vineux. IVème siècle

 

Deux gobelets sans décor ni dépressions découvert dans le Nord de la France. leurs styles sont très tardifs, peut-être du Vème siècle. L’origine de celui de gauche est difficilement déterminable, celui de droite d’après ses coloris et ses guillochis, pourrait provenir du groupe de Jaulges-Villiers-Vineux. Il est exceptionnel par le fait qu’il ne comporte pas de dépressions.

Ensemble d'origine inconnue, datable de l'extrême fin du IVème ou du début du Vème s. par la forme du gobelet

Exécution très tardive aussi pour cet exemplaire d’origine inconnue. La forme, ainsi que celle de l’écuelle qui l’accompagne, leur exécution générale laissent suggérer une production de la première moitié du Vème siècle.

Et pour terminer ce chapitre, un très bel ensemble du milieu du IVème siècle provenant de la Nécropole du Lazenay. à Bourges, publié lors du congrès de la SFECAG ( Société Française d’Etude de la Céramique Antique en Gaule) 2007 à Langres. Distribués à raison d’un exemplaire par tombe, on a là une belle illustration d’un ensemble régional. Quatre gobelets à haut col lisses (à l’arrière) sont parfaitement dans l’air du temps, bien qu’issus d’ateliers régionaux. Les vases globulaires et la jatte basse sont d’inspiration plus régionales, mais toujours très « mode». La hauteur approximative des gobelets est de 15 cm pur une capacité de 5 dl. environ.

Ensemble de gobelets en terra Nigra tardive découverts lors de fouilles de la nécropole du Lazenay, Bourges. 3ème quart du IVème s.

 Les gobelets à haut col et panse globulaire passeront progressivement de mode durant la première moitié du Vème siècle. Dans quelques ateliers, ils redeviendront plus trapus et dériveront vers des types annonçant le mérovingien, mais cette évolution est mal connue faute de découvertes bien datées. Les types très effilés disparaîtront sans succession connue.

Les gobelets tulipiformes

 Nom un peu curieux qui, vous l’aurez compris, évoque la forme de la tulipe, pour une variété de gobelet apparue au IIème siècle, mélange de formes italiques et gauloises anciennes. D’abord assez discrète, la diffusion de cette forme se renforcera constamment au cours du temps pour atteindre son apogée aux IVème et Vème siècles, en profitant au passage de l’abandon partiel de la coupe comme vase à boire.

Gobelet de Gueugnon, seconde moitié IIème s.

Cet exemplaire illustre parfaitement ce type de gobelet tel qu’il se présentait au début du IIIème siècle. Il est visible au musée Déchelette de Roanne et provient de Gueugnon. Presque tous les gobelets tulipiformes, comme beaucoup de leurs homologues à haut col seront fabriqués selon la technique des revêtements argileux. C'est-à-dire que, une fois qu’ils sont finis, polis et décorés, on les trempe dans un «lait d’argile» qui formera une couche très mince, 0,005 à 0,01 mm. qui se vitrifiera lors de la cuisson et rendra le récipient partiellement ou totalement étanche. Cette technique a été rendue nécessaire pour pouvoir consommer les vins fortement épicés propres à l’époque et éviter ainsi que les arômes ne se fixent dans les porosités de l’argile. Lorsque ces boissons passeront de mode, de tels revêtements argileux disparaîtront aussi, car c’est une technique difficile à maîtriser et très dispendieuse en combustibles. On aperçoit bien les coulures du revêtement sur le cliché ci-dessus, et vraisemblablement les traces d’un collage à la cuisson.

 

 

 

 

 

 

Le Gobelet dit

  

Le gobelet dit « de la chasse au brame » datant du IIIème siècle, exceptionnel par son décor figuré très complexe. On y voit deux chasseurs équipés en guerriers et portant cote de mailles occupés à la chasse au cerf. Curieusement l’archer tient son arc à double courbure à l’envers, et on remarque que le cerf est attaché par le museau. Cette composition allégorique a déjà fait couler beaucoup d’encre, et une des hypothèses retenues est que cette figuration présenterait la chasse au brame, soit pendant la période de rut, comme un déshonneur. Le cerf est lié par ses instincts et par conséquent imprudent, et les deux hommes, armés et protégés par leurs cottes se retrouvent avec leurs armes pointées contre eux-mêmes.

Hors période, mais intéressant tout de même pour l’équipement militaire

Ce genre de décor n’est pas réalisé par moulage, mais dessiné à main levée à l’argile liquide déposée à la pipette. Du grand art !

Ci-dessous quelques détails :

 

 

 

 

 

Gobelet

Gobelet

Tiré de :

SYMONDS R.-P. : Rhenish wares. Fine dark coloured pottery from Gaul and Germany. Oxford University Committee for Archeology, 1992

Telle donc cette exceptionnelle pièce découverte à Alesia, mais probablement fabriquée à Colchester en Angleterre, ces gobelets seront parfois richement décorés à la barbotine et se rencontrent fréquemment sur tous les territoires des Gaules , de Bretagne et des Germanies, quoique plus rarement en Narbonnaise où la coupe et le bol étaient plus fréquemment utilisés pour le service des boissons. On remarquera la grande finesse de leurs parois, bien dans la ligne des productions du IIIème.

Avec la fermeture ou la réduction des activités des grands ateliers de sigillée à la fin du IIIème siècle, l’usage du gobelet prendra encore de l’ampleur, et ce type évoluera vers des formes parfois plus effilées, mais parfois aussi un peu plus anguleuses, préfigurant déjà l’avènement des vases bicôniques mérovingiens.

Dès le IVème siècle donc, l’habitude populaire de boire dans des bols ou coupes va encore se réduire, et vers la fin du siècle. il ne sera plus vraiment possible de faire la différence entre un gobelet large et une coupe (ou calice) étroite. Seuls les grands du monde tardo-antique continueront à boire dans de la vaisselle faite de métaux précieux qui conservera certaine formes anciennes. L’immense majorité du peuple se désaltérera dorénavant dans des gobelets, hormis quelques exceptions assez marginales qui seront traitée dans un chapitre spécifique.

 Ci-dessous, un gobelet de l’atelier savoyard de Portout. Ce genre de gobelet connaîtra un grand succès et sera sous diverses variantes fabriqué jusque vers 450 environ. Dans le jargon des spécialistes, il s’agit de  « céramique luisante tardive », nom tiré de ses coloris allant de l’orange au brun très foncé, souvent avec des reflets métallescents. La dominante générale est cependant plutôt claire, bien dans l’esprit des provinces méditerranéennes ou il est le plus diffusé.  

Ensemble funéraire déxcouvert à Yverdon. Fin IVème s.

Et ci-dessous, à gauche, un gobelet type « Chenet 338 » des ateliers d’Argonne. Il est assez exceptionnel par sa forme effilée. Et assez rare dans sa diffusion. En général, les gobelets dont plutôt de couleur sombre dans tous les pays au Nord de la Loire. Il d’agit d’une production de même origine que le bol que l’on peut voir sir l’image ci-dessus. De même origine encore, un curieux avatar qui connaitra un certain succès. On le retrouve dans toutes les Gaules, en Helvétie et dans les Germanies, en petites quantités toutefois.

Gobelet d'Argonne Un gobelet

  Et ci.dessous, un gobelet de l’atelier bourguignon de Jaulges-Villiers-Vineux, (près d’Auxerre). Ce type sera produit jusque vers 450. le revêtement est très métallescent, ce qui est fréquent sur les productions de cet atelier, mais tout de même rare dans une telle intensité.

Gobelet tulipiforme métallescent de Jaulges-Villiers-Vineux. Vème siècle

 Et enfin, pour clore ce chapitre, quelques formes du Vème, dont l’exemplaire de gauche préfigure clairement le style mérovingien, qui deviendra la norme dès la fin du siècle. Comme toujours dans ce cas de figure, il ne ‘agit pas d’un changement brutal de style, mais d’une évolution progressive. Il faudra plus de cent ans pour que la norme du vase bicônique mérovingien sans pied annulaire devienne une généralité. On sera alors en plein VIème siècle. Il s’agit à nouveau de productions de l’atelier savoyard de Portout. On remarque qu’il s’agit de formes très basiques, sans décor, constituant la plus grande masse des productions, en général très bon marché. Le revêtement argileux devient plus mat, ce qui dénote une datation très tardive pour ce genre de productions.

Gobelets en

 

Quelques saines lectures, d’où sont tirées quelques une de ces images, et de mes connaissances…

 

PERNON Jacques et Christine: LES POTIERS DE PORTOUT, Productions, activités et cadre de vie d’un atelier au Ve siècle ap. J,-C. en Savoie. Revue archéologique de Narbonaise, Editions du C.N.R.S., Paris 1990

 

POTIERS GAULOIS (LES) et la vaisselle gallo-romaine: Dossiers d'archéologie no 215 Faton, Paris 1996

 

SYMONDS R.-P. Rhenish wares. Fine dark coloured pottery from Gaul and Germany. Oxford University Committee for Archeology, 1992

 

TRUFFEAU-LIBRE, Marie: La céramique en Gaule Romaine. Editions Errance, Paris 1992

 


Tour d'horizon

LA CERAMIQUE GALLO-ROMAINE TARDIVE

 

Ce sujet est vaste. Jusqu’à ce jour et à ma connaissance, aucune étude globale de ce type n’a été publiée. Par conséquent, je ne m’attarderai qu’aux généralités, et donc aux principales variétés en circulation aux IVème et Vème siècles. Au-delà, bien que quelques types se produisent encore ici et là, on parlera plutôt de « céramique mérovingienne », genre qui pourra faire l’objet d’un sujet particulier.

 

Par « généralités », j’entends traiter des principaux types de céramiques, suffisamment répandus pour dépasser le cadre régional, issus le plus souvent de groupes d’ateliers bien connus dont les productions ont parfois été distribuées sur des zones géographiques très étendues. Par exemple :

 

Les sigillées (groupe des ateliers de l’Argonne)

La céramique métallescente (groupes de Jaulges-Villiers-Vineux, de Trèves et des ateliers savoyards)

Les dérivées de sigillée paléochrétienne (DSP) de Narbonnaise et Aquitaine

 

Car, quoi qu’on en dise un peu trop souvent, les échanges économiques, bien qu’ils se trouvèrent parfois perturbés par les troubles sociaux, politiques et militaires propres à cette époque, conservent une vigueur bien réelle, preuves en sont les parfois immenses zones de distribution de certains ateliers céramiques tardifs.

 

Et je tenterai également de glisser un petit aperçu sur les céramiques sombres polies (technique terra nigra) ainsi que sur les céramiques communes et culinaires en ce qui concerne les types les plus courants. Ces céramiques sont issues d’une multitude d’ateliers régionaux, inconnus pour la plupart.

 

Il convient encore d’insister sur la très grande diversité du vaisselier tardif. Le brassage des peuples, l’origine des troupes stationnées dans une région, la disparition de certains ateliers et, au contraire, la montée en puissance d’autres officines amènent à un très grand mélange des genres. Se trouver proche du centre de gravité d’un groupe de production ne signifiera pas automatiquement une omniprésence d’un type précis, mais tout au plus une surreprésentation. Un excellent moyen d’évaluation est l’analyse des sépultures, dans lesquelles on retrouve une grande variété de céramiques régionales ou importées. Et ceci est valable tant pour les tombes des « Romani », souvent germanisés  que celles plutôt attribuées aux peuples immigrés, souvent bien romanisés. Dans ce sens, on doit se rappeler que si, dans le cadre des armées, si en ce qui concerne l’équipement, plus grand-chose ne distingue les troupes « romaines » des troupes « barbares » au service de l’Empire au Vème siècle, il en est de même dans les milieux civils. Hors peut-être quelques exceptions, les peuples immigrés qui avaient un fort désir de romanisation se sont relativement vite intégrés, puis mélangés aux populations locales.

 

Cette diversité s’illustre aussi dans les ensembles dont les tessons ont été retrouvés in situ. On remarque, et ce fait ne varie guère depuis le Haut-Empire, que ce ne sont jamais des « services » qui sont retrouvés. La vaisselle d’une maisonnée est presque systématiquement constituée de pièces qui nous apparaissent comme disparates. On ne se souciait apparemment guère de constituer des lots d’assiettes, bols, coupes ou gobelets semblables comme on le pratique aujourd’hui. De plus, au vu du grand nombre de graffiti mentionnant des noms propres retrouvés sur des tessons, la vaisselle de table était probablement personnelle.

 

En ce qui concerne la vaisselle de préparation, la très grande diversité de formes, dans laquelle on retrouve toutefois des standards presque incontournables, indique presque certainement des spécificités d’utilisation. Une cruche à vin n’a pas la même forme qu’une cruche à eau ou une bouilloire. Un pot à miel est différent d’un pot à salaisons de poissons ou de viande, et ceci pour une raison pratique incontournable : Souvent poreux, les récipients en argile conservent les goûts et les odeurs. Alors, du miel aromatisé aux rillettes, on goûte une fois, et après on prend garde au récipient… Et je ne peux résister à cette maxime tirée d’un recueil de Brunetto Latini ( Li livre dou tresor, 1265). C’est totalement hors contexte, mais le souci devait être exactement le même aux temps qui nous intéressent…

 

« Li pos garde moult longuement l’odor qu’il print lors qu’il fu nues (neuf) »

 

Quelques ensembles illustrant bien cette diversité :

 

 

Quatre ensembles funéraires d’Yverdon. Ces ensembles illustrent bien la diversité des céramiques en circulation vers l’an 400 en Suisse romande, lieu qui se trouvait à la frontière entre les zones de diffusion des céramiques de l’Argonne et celles du bassin rhodanien. Le grand nombre de récipients en verre dénote une richesse particulière des défunts. Yverdon était encore le siège d’une préfecture de flotte militaire et une base navale destinée au transport des marchandises en direction du limes rhénan.

Dans l’ordre des clichés :

-         Premier cliché : Petite bouteille globulaire en commune claire, probablement originaire de la vallée du Rhône. (Le plat à sa droite est en pierre ollaire)

-         Second cliché : Gobelet à haut col en « luisante tardive » issue des ateliers savoyards de Conjux et Portout et cruche en commune rouge, origine indéterminée.

-         Troisième cliché : de gauche à droite : Bol en sigillée de l’Argonne, gobelet tulipiforme en luisante tardive savoyarde, bouteille africaine en commune claire, gobelet en pâte grise polie (dite aussi en terra nigra tardive), petite cruche de l’Argonne

-         Quatrième cliché : Gobelet à haut col et dépressions en luisante tardive savoyarde.

 

 

 

 

Un ensemble tardif de Bâle comprenant plusieurs assiettes en sigillée de l’Argonne, un pichet d’origine probablement régionale, un grand pichet rouge en luisante tardive probablement savoyarde et un très grand «gobelet» à haut col et dépressions, peut-être issu d’un atelier bourguignon ( Jaulges-Villiers-Vineux). Fin IVème siècle, peut-être époque valentinienne.

 

 

Un ensemble issu des Thermes de Paris, fin IVème : Deux gobelets en terra nigra tardive, une cruche en commune rouge ( notez la similitude de sa forme avec celle d’Yverdon…) et une assiette de l’Argonne.

 

Ces trois ensembles montrent une évidente similitude des modes entre trois lieux distants de plusieurs centaines de kilomètres, et la vivacité des échanges commerciaux.

 

Et enfin, un petit saut dans le monde germanique à la même période :

 

 

  

Une riche tombe féminine de Lauffen, sud de l’Allemagne, illustrant parfaitement la romanisation des goûts en cours chez les Alamans.(Fin du IVème siècle)

D’arrière à l’avant :

Une bouteille ou cruche sans anse, très appréciée des Alamans. Forme géométrique probablement issue d’un atelier appartenant aux territoires abandonnés par l’Empire au-delà de la rive droite du Rhin.

Un grand bol typiquement gallo-romain dans sa forme, issu probablement des ateliers de l’Eiffel, passé aussi dès la fin du IIIème siècle sous domination alamane.

Trois bols modelés selon la technique traditionnelle alamane. On remarque toutefois que les deux de gauche sont quelque peu « romanisés » puisqu’ils comportent un pied annulaire, très rare dans les productions traditionnelles germaniques.

Et à l’avant un bol en sigillée de l’Argonne. Ce genre d’apparition ne doit pas être systématiquement considéré comme le fruit de quelque pillage ou rapine, car les échanges transfrontaliers étaient bien plus vivaces qu’on le pense généralement et ce type de céramique a souvent été exporté dans les territoires germaniques, et on en retrouve jusque dans le bas-Danube !

Mais je ne m’étendrai pas plus sur la céramique des peuples germaniques dans ce billet. Le sujet est bien trop vaste et un sujet lui sera prochainement dédié !